Histoire

Message du TRGM ANDRÉ BINGGELI

(à l'occasion du 225ème anniversaire de la J.'.et P.'.L.'.L'UNION DES COEURS commémoré le 12 juin 1993 )

Deux cent vingt-cinq années de travail incessant,
De luttes et de combats, concourent en ce beau jour
A fêter dignement, en Frères reconnaissants,
Les Maçons convaincus qui surent avec Amour,
Force et Persévérance, poser la première pierre
D'un Temple lumineux, source de Tolérance
Et de Fraternité. Evitant les ornières
Où s'enlisent les sots, combattant la souffrance
Et son cortège de larmes, soulageant les malheurs,
L'UNION DES COEURS a su développer en son sein
La voie spirituelle qui enflamme les coeurs,
Illumine la pensée et permet aux humains
De rallumer pour tous la flamme de l'Espérance.
Souvenez-vous, mes Frères, de ce passé glorieux,
Mais poursuivez sans cesse, avec persévérance,
Sans ménager vos peines, le travail laborieux
Qui, bien que commencé est loin d ' être achevé,
Afin qu'un jour, peut-être, l'homme découvre en lui
Cette parcelle du Divin, cet espoir annoncé,
Au cœur même de son être profondément enfouis,
D'une vie harmonieuse, d'un devenir heureux,
Sur une Terre éclairée par nos sages Principes
Et l'action persistante de Frères valeureux.
Combattons l'ignorance et ses stéréotypes.
Chassons l'intolérance, l'orgueil et le racisme,
Préparons pour demain un foyer lumineux
Offrant à tous les hommes, un monde sans despotisme
Où jusqu'au dernier jour ils pourront vivre heureux.

AVANT-PROPOS 

Cliquez pour agrandir l'imageOn ne refait pas l'Histoire. Tout au plus peut-on la compléter par des faits ou des documents nouveaux. C'est pourquoi cette Notice reproduit pratiquement l'intégralité de celle dont notre Frère André Kundig en avait été le maître d'œuvre lors du 200e anniversaire de la fondation de l'Union des Cœurs, notice qui elle-même contenait de nombreux passages des publications faites par nos prédécesseurs: J. B.G. Galiffe et Edouard Humbert en 1872 pour le centenaire de la Loge (une brochure aujourd'hui introuvable), Ernest Rochat en 1919 pour le 150e anniversaire, François Ruchon dans son Histoire de la Franc-Maçonnerie à Genève. Nous y avons ajouté un bref historique du dernier demi-siècle.
Nous avons situé notre Loge dans le temps et dans l'espace car, comme le disait Galiffe, l'histoire de notre atelier est inséparable de celle de l'Orient genevois, comme l'histoire de cet Orient ne saurait être comprise sans les antécédents auxquels il se rattache dans l'histoire générale de l'Ordre Maçonnique.

Voir l'album photo

LES ORIGINES DE LA FRANC-MAÇONNERIE 

Cliquez pour agrandir l'imageL'art gothique a correspondu au développement de la scolastique et la pensée a suivi un cours parallèle durant le XIIIe siècle. En effet, l'architecture a servi de base au développement de la peinture, de la sculpture, de l'orfèvrerie, du vitrail, de la miniature. Les constructeurs de cathédrales ont donc une place prépondérante dans l'histoire de l'humanité au Moyen Age. Mais avec la Renaissance, et la découverte de l'imprimerie, le mode d'expression de la culture va changer.
Les Loges, réunions professionnelles d'ouvriers, se réunissaient au pied de l'édifice en construction, église ou château. Elles formaient des sortes de réfectoires à l'usage des tailleurs de pierre. La première connue est ôtée dans un manuscrit de 1370.
Ces loges révéraient saint Jean l'Evangéliste, saint Jean-Baptiste et les Quatre Saints martyrs couronnés, c'est-à-dire les quatre maçons martyrisés sous Dioclétien. Elles avaient, en tout cas, deux grades avec des signes et mots qui permettaient aux membres de se faire reconnaître, au cours de leurs voyages, pour obtenir un emploi ou un viatique.
Plusieurs documents nous transmettent des passages de rituels ou de serments dont le plus ancien date de 1375. Le statut de Ratisbonne, établi en 1459, divise les ouvriers en manœuvres et en free masons qui étaient les véritables tailleurs de la pierre libre.
Ces loges sont-elles les successeurs des corporations romaines, ont-elles reçu quelques échos des mystères antiques? C'est possible car il n'y a pas de génération spontanée. Par ailleurs elles ont certainement été en relation avec les Templiers, grands constructeurs de commanderies et de châteaux. Elles les ont accompagnés dans les croisades pour construire des kraks et ont été, de ce fait, mises en contact avec des penseurs conservant beau- coup des traditions antiques ou orientales. Mais nous n'avons aucune preuve certaine d'une filiation directe entre la F.M. et l'Ordre du Temple, comme plusieurs auteurs l'ont affirmé.
Il est vrai que la fin des Templiers est contemporaine des dernières grandes Oeuvres du Moyen Age.
L'art gothique décline au XIVe siècle. La cathédrale qui reste parfois inachevée avec une seule tour, cède la place au livre. Les loges opératives, florissantes en Allemagne et en France, vont se dissoudre, mais on les retrouve en Angleterre où elles survivront grâce au traditionalisme britannique et à un apport nouveau. C'est, en effet, à ce moment, que les loges anglaises reçoivent dans leurs rangs des maçons acceptés (ou spéculatifs) lesquels vont donner une vie nouvelle à la F.M. Le premier maçon accepté qui soit connu est John Boswell, reçu à Edimbourg en 1600.
En 1637, dans un pamphlet, la F.M. subit ses premières attaques: elle est soupçonnée de posséder un pouvoir magique et elle va préoccuper l'Eglise. Malgré cela, au cours du XVIle siècle, les loges prospèrent et se multiplient, comme d'ailleurs toutes sortes de clubs. C' est un siècle mouvementé de l'histoire anglaise: révolutions antimonarchiques, restaurations royalistes, changements de dynasties, passage de l'absolutisme à la république. En sorte que les habitants aspirent à vivre en paix et en bonne harmonie, ce qui in- cite quatre loges à se réunir pour créer en 17!7 la Grande Loge de Londres, qui deviendra très tôt la Grande Loge d'Angleterre.
En 1723, Anderson est chargé par la Grande Loge d'Angleterre de rédiger ses Constitutions, lesquelles précisent que le Maçon ne sera jamais un stupide athée. Lors de son initiation, le candidat invoque l'aide de Dieu. Cela démontre bien et sans équivoque, l'essence religieuse de la F.M.

 

Mais l'esprit adogmatique de la Grande Loge de Londres a permis, dans une période troublée, de rallier protestants et catholiques dans les loges qui sont le moyen de concilier une amitié sincère entre personnes qui, sans cela, seraient demeurées perpétuellement à distance. Ainsi, dans un milieu véritablement oecuménique, partisans catholiques des Stuart et partisans anglicans de la nouvelle dynastie, peuvent se retrouver en loge et fraterniser.
En fait, depuis ses origines et jusqu'à nos jours, la F.M. régulière est toujours demeurée indépendante des églises, car elle entend laisser à chacun de ses membres, sa foi particulière, ses croyances, sa confession, n'exigeant que "la croyance en Dieu qui est le premier grand principe de toute vraie et authentique Maçonnerie" (réponse de la Grande Loge d'Angleterre au G.O. de France en 1885).
Dès 1723, les loges vont rapidement se multiplier: il y en a 52 à Londres en 1723, et 181 en 1740. La Grande Loge délivre une charte constitutive à chacune d'elles. Elle crée aussi des Grands Maîtres provinciaux ayant pouvoir d'installer de nouvelles loges. Certains d'entre eux sont désignés pour le continent; il y en aura un à Genève.
En 1751, une seconde Grande Loge des maçons anciens s'était créée à Londres. Après un demi-siècle de rivalité, les deux Grandes Loges anglaises se réunirent en 1811 pour former la Grande Loge Unie d'Angleterre. Le duc de Kent, initié à Genève, a beaucoup contribué à ce rapprochement.
La noblesse française, qui pratique la Maçonnerie avec enthousiasme depuis que les Stuart se sont réfugiés en France, établit dès 1736 une constitution copiée sur celle d'Anderson, dans laquelle l'esprit religieux est plus affirmé et donne plus de précision quant à la "religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord" qui devient la religion dont tout chrétien convient, laissant à un chacun leurs sentiments particuliers (extrait d'un document récemment découvert et jetant un jour nouveau sur la F.M. originelle française dont l'attitude sera invariable durant plus d'un siècle).
En 1738, les F.M. sont l'objet de la première excommunication de Clément XII. Les Loges s'en préoccupent peu; la condamnation n'est pas publiée en France gallicane et ne deviendra effective que dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cela est si vrai que les chanoines de Strasbourg continuent à former une loge jusque vers 1812.
La Maçonnerie française, formée et présidée par la noblesse, loin d'être à l'origine de la Révolution, se verra interdite par la Convention et de nombreux frères seront guillotinés.
En revanche, sous l'Empire, toute la F.M. française reprendra vie et les loges seront groupées sous l'obédience du Grand Orient de France, à la tête duquel se trouve le prince Cambacérès. Au XIXe siècle, la F.M. française s'écarte peu à peu des traditions et des principes fondamentaux de l'Ordre et tombe dans une prétendue tolérance qui n'est qu'une indifférence religieuse stérile et parfois agressive. Devenant de plus en plus politique, se voulant laïque et rationaliste, antireligieux même, le Grand Orient de France décide, en 1877, de supprimer l'invocation au Grand Architecte de l'Univers et renonce à la présence du Livre de la loi sacrée qui n'est plus que facultatif. Plusieurs obédiences latines imitent cet exemple. Ce qui nous amène au drame de la F.M.; vue du dehors, elle apparaît comme une organisation universelle cohérente et solide alors qu'en fait, c'est une mosaïque d'obédiences ayant des éthiques très différentes et dont certaines condamnent, au nom de la tolérance, mais avec une intolérance absurde, toutes les croyances religieuses jugées périmées, " bonnes pour les petites vieilles ", mais indignes d'un homme libre! Des circonstances historiques, telles que la Révolution française abolissant l'ancien régime dont l'Eglise paraissait être le soutien, peuvent expliquer, sans les justifier, de telles positions. Ces déviations ne sont, en tout cas pas, une image fidèle de la vraie F.M.



Et les loges régulières, dont la tolérance est un principe absolu, ne peuvent à cause même de ce principe, que regretter cette déviation, et rompre leurs relations officielles avec les obédiences déviationnistes, mais sans se sentir le droit de condamner les frères dissidents. Ce que les non-maçons arrivent difficilement à concevoir .
C'est avec la Grande Loge Nationale Française qu'une Maçonnerie régulière renaîtra en 1913; elle se développera surtout depuis 1945.
Si nous avons rappelé ici les grandes lignes de l'Histoire de la F.M., c'est parce que Genève en a senti les répercussions, tout particulièrement en 1797, lors de l'occupation française par le Directoire puis par l'Empire.
Au XVIlle siècle, la F.M. a vu la prolifération des hauts grades surtout en France et en Allemagne.
Plus l'Ordre s'éloignait des maçons opératifs, plus ses membres étaient curieux de trouver le secret véritable et les mystères réels qu'ils croyaient cachés sous les symboles.
Les exploiteurs de la crédulité humaine eurent beau jeu d' édifier des systèmes comportant de nombreux grades (jusqu'à 99), où les Templiers, les Illuminés, les mystères égyptiens et ceux d'Eleusis, les alchimistes enfin, étaient tour à tour évoqués. Il y eut plus de vingt appellations de maître! Quelques Jésuites s'infiltrèrent également dans les hauts-grades, au moment où leur ordre était interdit dans plusieurs pays, en France en particulier.
Un retour à plus de pureté et de simplicité s'imposait. Il fallait une réforme de la F.M.
En 1764 fut créé le rite templier de la Stricte Observance, faisant suite au grand chapitre de Clermont qui avait déjà réformé l'Ordre et qui réunissait périodiquement des Convents au cours desquels l'ordre se transformait, simplifiant son système, sous l'impulsion du baron de Hund en Allemagne et de Willermoz à Lyon.
Le F.'.Joseph de Maistre participa à cette réforme en adressant au duc de Brunswick un mémoire qu'il publia à Chambéry, donnant ses vues sur l'Ordre qui doit être simplement chrétien, avec trois grades seulement.
La Stricte Observance fut introduite en Suisse en 1772, par André Buxtorf de Bâle et Diethelm Lavater de Zurich. Le convent de Lyon, très important, "rectifia" une première fois l'Ordre en 1778, édictant son Code général et ses rituels.
Le dernier convent, celui de Wilhelmsbad, en 1782, sous la direction du duc Ferdinand de Brunswick- Lunebourg, établit le Code maçonnique des Loges rectifiées, d'une éthique nette- ment chrétienne avec six grades seule- ment; il confirma la Règle (rédigée par Willermoz, de Lyon) et les rituels des différents grades, dont ceux des trois premiers que nous pratiquons encore aujourd'hui sans grand changement.
Ce convent de Wilhelmsbad détermina définitivement l'organisation du Régime écossais et rectifié, avec le système des Chevaliers bienfaisants de la Cité sainte, le tout restant à peu près conforme à ce qu'avait établi le convent de Lyon.
L'Ordre avait neuf provinces. La cinquième était la Bourgogne, dont la Suisse faisait partie sous forme d'un Grand Prieuré auquel il était laissé beaucoup d'indépendance. Parlant de ce convent, le F.'. Lavater, pasteur à Zurich, a écrit: "Je n'aurais jamais supposé parmi les F.M. un esprit aussi authentiquement chrétien. En deux heures, j'y ai dit plus de choses sérieuses, religieuses, chrétiennes, qu'en dix jours dans ma paroisse ".
La Règle rectifiée dit: "adore l'Etre plein de majesté qui créa l'Univers par un acte de sa volonté, laisse à Dieu seul le soin de juger, contente-toi d'aimer et de tolérer ".

LA FRANC-MAÇONNERIE A GENEVE

Cliquez pour agrandir l'imageDes confréries de maçons opératifs ont existé à Genève, en particulier lors de la construction de la cathédrale. Spon, dans son Histoire de Genève (1680) écrit qu'il existait dans cette ville, en 1213, "une confrairie de Saint-Pierre qui avait soin de l'ouvrage, soit pour l'édifice soit pour l'ornement". Il y avait une autre "confrairie pour la réparation des ponts ".
On trouve une mention de loges au XVIe et au XVIIe siècle, lorsque le Conseil interdit les cérémonies de passage de grade.
La F.M. moderne a été introduite à Genève en 1736 par un écossais, sir Georges Hamilton. Habitant notre ville où il s'était marié, ce personnage turbulent et batailleur préoccupa souvent les autorités civiles et religieuses; les procès-verbaux de l'époque en font mention. Ainsi le Conseil des Deux Cents, le 5 mars 1736, s'occupe de la F.M. et il interdit à Hamilton de recevoir des personnes de la ville; on ne l'autorise à admettre que des étrangers.
Hamilton aurait obtenu de la Grande Loge de Londres le titre de Grand Maître provincial, fonction qui l'autorisait donc à fonder des Loges. La première loge genevoise (et suisse) porte le titre de Société des maçons libres du Parfait contentement.
En 1744, il existe déjà six loges à Genève et d'autres seront encore créées les années suivantes. Mais elles ne tenaient pas de procès-verbaux, n'avaient pas d'archives et les documents sont donc rares. Quelques renseignements nous sont parvenus par les registres du Conseil ou par ceux de la Compagnie des pasteurs. Ainsi une réunion ayant eu lieu aux Pâquis et les FF.'.ayant raccompagné Mylord Malpas jusqu'à son logis, au son des haut- bois, le gouvernement interdit aux citoyens de faire partie d'une loge.
Voici quelques faits mentionnés dans le registre du Conseil: le serment maçonnique est considéré comme un attentat à l'autorité du magistrat.
On apprend que la finance d'initiation était de six louis d'or. Il est fait défense aux citoyens, bourgeois, natifs et habitants d'assister à une loge et encore moins de lui procurer un local, "de telles sociétés étant dangereuses dans un petit Etat ".
Le lieutenant de police est chargé de la surveillance; mais un jour, il rapporte qu'il n'a rien pu surprendre, "le local de la loge ayant des tentures et doubles portes qui l'ont empêché de voir et d 'entendre quoi que ce soit" .
Les mêmes interdictions sont décrétées à Berne où quiconque est reconnu F.M. est passible d'une amende de cent écus dont le tiers revient au délateur.




Toutes ces brimades n'arrêtent pas le développement de la Maçonnerie à Genève. Sur les conseils d'un frère revenu de Londres, Alexandre GIRARD, les loges se libèrent de l'obédience, d'ailleurs très théorique, de l'Angleterre et créent le 26 juin 1769 La Grande Loge nationale de Genève, avec François Rilliet comme Grand Maître. Cette Grande Loge réunissait dix loges, dont l'Union des Cœurs (fondée en 1768), auxquelles venaient se joindre huit autres Loges dans la même année; l'une d'entre elles était la Discrétion, qui deviendra la Modestia cum Libertate à Zurich après sa fusion avec La Liberté de Bâle.
Notre Livre d'or dit qu'en 1781, "des orages politiques et le régime militaire ralentirent considérablement les travaux de l'Ordre ". C'est en effet, de 1781 à 1785, la période des luttes violentes entre le patriciat et la bourgeoisie qui revendique l'égalité des droits. La Maçonnerie vit en veilleuse, alors que de nombreux cercles politiques sont en effervescence dans les deux camps; on en compte en tout cas trente-sept dont certains ont des noms savoureux: Club des sans culottes de Guillaume Tell, Club du Consistoire, Club des vrais jacobins. Il y a aussi un Club de l'Union des Cœurs.
Mais en 1786 déjà l'Ordre reprend son activité et le 22 mai, huit loges (dont l'U.D.C.) fondent le Grand Orient national de Genève. Elles le font en secret, car le Conseil d'Etat questionné avait déclaré "qu'il n'y a pas lieu de permettre ici une loge régulière de F.M. ". Ce n'est que provisoire puisqu'en 1789, à la suite de la suppression de l'Edit de 1782, interdisant les "cercles et cotteries ", les loges reprennent ouvertement leurs travaux.
C'est à cette époque que notre loge-sœur l'Union initie le prince Edouard (futur duc de Kent et père de la reine Victoria) sous les auspices de son précepteur Jacob de Budé. C'est en souvenir de cette initiation que son petit-fils, le roi Edouard VII, Grand Maître, nous a fait don de sa photographie dédicacée.
Puis, de 1794 à 1796, c'est la révolution à Genève, les natifs (ces citoyens de deuxième rang) exigent l'égalité des droits. Des comités et un tribunal révolutionnaire sont créés, il y a quelques exécutions capitales et les clubs déploient une énorme activité. C'est une période de grande confusion qui finira dans l'occupation de Genève par les troupes françaises, sous le Directoire et l'Empire. Durant ces quelques années de révolution, la F.M. genevoise est en sommeil. Mais de nouveau, la vie reprend comme cela avait été le cas dix ans auparavant. Le Grand Orient rouvre ses travaux. En 1799, il révise sa constitution. Mais certaines loges considèrent bientôt qu'une Grande Loge est plus modeste qu'un Grand Orient, " lequel ne se conçoit que dans un grand pays ". Une lettre de cette époque nous apprend qu'il s'agit, en fait, du sentiment patriotique de ne pas créer d'analogie et de confusion avec le Grand Orient de France.
Ces loges récréent donc la Grande Loge nationale qui prendra le titre de Grande Loge provinciale dès 1801. En fait, ce sont les mêmes grandes loges et les mêmes FF.'.qui continuent. On le constate d'après leurs en-têtes de lettres semblables et dans lesquels seul le nom est changé .
La Grande Loge provinciale sera bientôt reconnue par le Grand Orient de France, sous l'obédience duquel doivent passer sans exception et sans discussion toutes les loges des nouveaux départements français créés par l'occupation.
En septembre 1810, quatre loges genevoises écrivent au Grand Orient de France pour lui signaler l'état de dégradation dans lequel la F.M. est tombée à Genève. Des loges irrégulières ont été créées, d'autres n'existent que nominalement sur les registres. Dans certaines loges, on fume, on boit et on joue aux cartes pendant les travaux. Il y a des enrôleurs "dans les cabarets et gargottes" pour amener des profanes dans les loges.



Le fait de payer six ou douze francs supprime toute enquête préliminaire. On voit sur les colonnes des "individus incapables de s'élever à la sublimité des travaux maçonniques et de jouir de quelques considérations.
En 1815, l'occupation française ayant cessé, Genève recouvre sa liberté et devient canton suisse. Des loges genevoises adhèrent alors au Grand Orient national romand qui vient de se reconstituer à Lausanne, tandis que d'autres, selon leurs rites et affinités, s'inscrivent au Directoire écossais rectifié en Helvétie, siégeant à Bâle. Aucun fait nouveau très important ne se produira jusqu'en 1844: dès 1822, les loges du Directoire romand et la Grande Loge provinciale de Berne s'étaient unies en une Grande Loge nationale Suisse. En 1844, le Directoire écossais rectifié de Zurich s'étant joint à cette Grande Loge, c' est la constitution de la Grande Loge Suisse Alpina.
Au cours du siècle qui suit, les loges genevoises vont se rapprocher, éviter leurs divergences de doctrine pour former, en dehors de toute uniformité, un corps de loges-sœurs agissant dans un esprit très fraternel, chaque fois que le besoin d'une action commune se fera sentir, notamment lors de l'initiative antimaçonnique de 1937.

L'UNION DES COEURS

Au cours de sa séance du 18 octobre 1807, notre Loge, créée le 7 février 1768, décide la destruction de toutes ses archives antérieures à 1801. Aucune raison n'est indiquée et les causes de cette décision demeurent inconnues.
Seules des suppositions sans fondement historique sérieux peuvent être faites. La loge aurait peut-être été trop révolutionnaire à la fin du siècle et cela a pu gêner ses membres par la suite. Un Club de l'Union des Cœurs a en tout cas existé sous la Révolution et le Vénérable Ettly de notre loge en faisait partie. Une autre supposition est que l'U.D.C. a été trop patriote en s'opposant à l'occupation française. La liberté des citoyens était singulièrement réduite en ce temps-là et la loge très surveillée par les officiers français qui participaient à ses travaux. Certains furent même membres du comité. C' est ainsi que le 8 juin 1811 on décida de prendre part aux fêtes ordonnées par le gouvernement en l'honneur du Roi de Rome "le plus auguste des lowtons, héritier des Césars ", qui vient de naître. Les locaux de la loge sont entièrement rénovés, une illumination est installée à la porte, pour célébrer ce baptême. Des épithètes grandiloquentes sont magnifiques: Race des héros, nouvel espoir de Rome, fils du Salomon du siècle. On reste confondu devant tant de faiblesse et de soumission.
La contrainte était d'autant plus évidente que le 20 mai 1814, après la chute de Napoléon, la loge décide d'inscrire au procès-verbal que ce qui avait été célébré en 1811 l'avait été sous la pression de l'occupant et que tout était maintenant nul et non avenu.
Comme on le voit, les raisons ayant pu faire supprimer nos archives sont donc multiples. Aucune n'est prouvée.
En décrétant cette destruction, la loge décide qu'elle fera au préalable "établir un livre d'or et une matricule générale d'après les anciens registres et archives, lesquels seront ensuite détruits jusqu'en 1801, comme ne contenant plus d'autres choses dont la Loge veuille conserver le souvenir". Ces deux documents furent effectivement établis par le F.'. Voullaire, en 1808, et les pièces les plus importantes y furent transcrites. La matricule générale donne les noms des FF.'. reçus de 1769 à 1790. Pour les années suivantes, on ajoute les dates de naissance et les professions. On y trouve beaucoup d'officiers, de négociants, d'artistes, mais aussi des professions libérales, en particulier des pasteurs et des étudiants (l'un n'a que 19 ans); enfin un domestique.




Le Livre d' or donne la composition des membres du Conseil d'administration (c'est-à-dire de l'actuel Collège d'officiers ) lors des élections qui avaient lieu, en principe, chaque année.
Ce document donne également les faits les plus importants qui se sont passés de 1768 à 1801, non seulement pour l'U.D.C. mais pour la maçonnerie genevoise en général. C'est sans doute une des très rares pièces d'archives retraçant 1'histoire de la F.M. genevoise au XVIIIe siècle. Ce que nous avons dit plus haut, à propos de Genève, est extrait de ce Livre d' or .
Voici maintenant ce que notre document donne, en plus des listes d'élections du Comité, comme renseignements sur la vie de notre Loge: la Loge de l'Union des Cœurs se forma à l'Orient de Genève le 7 février 1768.
A cette époque, les maçons qui voulaient fonder une loge et donner une certaine authenticité à leurs travaux, s'adressaient à l'une des autres loges établies dans la ville pour se faire reconnaître comme loge régulière. Toutes les autres loges étaient informées de la demande, se concertaient et envoyaient des députés qui jugeaient de l'organisation nouvelle. Ces députés faisaient rapport à leur atelier respectif et, selon ce rapport, la nouvelle Loge était reconnue ou méconnue par les autres.




L'U.D.C. fut ainsi reconnue le 7 mars suivant. Elle a dû se former sous l'obédience de la Grande Loge de Londres et travailler selon le rite anglais en usage à Genève depuis 1736. Pour se libérer de cette obédience, très théorique, de Londres, elle fonda en 1769, avec neuf autres loges, la Grande Loge de Genève. Ce n'est qu'à partir de ce moment que les loges genevoises ont commencé à tenir des archives.
Treize ans plus tard, les orages politiques, dit le Livre d'or, ralentirent les travaux et il n'y eut pas d'élections de 1782 à 1785.
En 1786, les travaux reprennent et l'U.D.C. participe à la fondation du Grand Orient de Genève qui ne délivrera des lettres patentes à ses 'Loges-membres qu'en 1789. En 1790, plusieurs nouveaux ateliers sont admis.
Puis, de 1794 à 1796, c'est la révolution à Genève. Notre loge suspend à nouveau ses travaux et il n'y a pas d'élections du Conseil d'administration. Les travaux ne reprennent qu'en 1797.
En 1801, le Grand Orient de Genève est transformé en Grande Loge Provinciale sous les auspices du Grand Orient de France. L'U.D.C. doit renvoyer à ce dernier toutes ses anciennes chartes constitutionnelles pour en recevoir une nouvelle, datée du 9 juillet 1805, lui donnant le droit "de continuer à se livrer aux travaux de l'art maçonnique". Le Grand Orient de France y installe aussi, en 1806, un Chapitre de Rose-Croix.
La Loge avait alors des membres fondateurs, des membres affiliés, des membres honoraires et même des membres amateurs. On pouvait passer d'une classe à l'autre et des membres fondateurs ont été reçus à toutes les époques. Il semble qu'ils payaient une cotisation plus importante et devaient assister régulièrement aux séances. Ceux qui ne le faisaient pas étaient déclassés et d'autres membres devenaient fondateurs à leur place.
Le 26 septembre 1808, la Loge a 51 membres. Elle inaugure un nouveau temple "place" de Rive 10. Ce jour-là l'orateur a prononcé un discours reproduit in extenso dans le Livre d'Or, qui dit, entre autres choses, que c'est "une planche pleine d'onction, frappée au coin de l'éloquence et de la vérité, fruit des rares talents et qualités personnelles de l'habile architecte qui l'a si bien taillée". Ce style n'est-il pas plein de charme?
Depuis 1808, la loge a de nouveau des registres, l'un pour ses séances (le premier procès-verbal portant le na 490), l'autre pour l'administration (partant du na 101). Ces numéros indiquent bien la continuité des travaux, un rappel des documents détruits, et correspondent assez bien aux années passées depuis la fondation.
Les crises politiques dont on venait de sortir avaient affaibli le sentiment religieux dans la société civile genevoise. Plusieurs profanes avaient cherché un refuge dans la Maçonnerie, en particulier à l'U.D.C., qui devient une loge religieuse et mystique dépassant en cela les principes maçonniques classiques. On y trouvait l'esprit des Illuminés du XVIIIe siècle, avec lesquels d' ailleurs elle avait eu des contacts très étroits.
Dès 1810, les FF.'. se préoccupent donc de trouver un système maçonnique leur permettant de mieux réaliser leurs aspirations religieuses, d'autant plus que, comme on l'a vu, la F.M. passait à Genève par une période de relâchements et de mœurs dissolues. Ayant appris que le Régime écossais rectifié est le seul qui a une organisation générale régulière en Europe et possède une doctrine valable correspondant à leurs idées, les FF.'. entreprennent des tractations avec cet Ordre alors en pleine prospérité. Ils s'adressent au Directoire écossais siégeant à Besançon et, finalement, le 23 août 1811, l'U.D.C. est installée dans le régime rectifié par le Grand Chancelier provincial de Bourgogne, le F.'. de Raimond, sous les auspices du F.'.Cambacérès archichancelier de l'Empire et Grand-Maître de tous les rites en France. A cette époque, la loge est prospère, si l'on en croit la constitution du Collège des officiers qui comprend cinq orateurs adjoints. Les FF.'. sont pénétrés d'un vif sentiment religieux qui, dès ce moment, donne à l'U.D.C. une physionomie si attirante et si particulière.
Après l'entrée de Genève dans la Confédération suisse, notre Loge passe, le 27 octobre 1815, sous l'obédience du Grand Directoire écossais rectifié de l'Helvétie, siégeant à Bâle, qui lui délivre des lettres patentes en décembre 1816, le F.'.Charles Peschier étant Vénérable.
La loge, pendant une vingtaine d'années, va vivre une vie brillante. Une quantité de nobles étrangers y sont reçus. Avec la présence de sept pasteurs, elle crée un milieu mystique dans lequel le mouvement du Réveil religieux prend naissance ainsi que la Société biblique.
Mais à ces belles années vont malheureusement succéder, après la révolution de 1830, des années noires. Les FF.'.décédés ne sont pas remplacés, l'effectif de la Loge diminue et pour finir, le temple est fermé le 5 avril 1835. Et pourtant, une année plus tôt, une dizaine de frères s'étaient engagés par écrit à assister aux réunions de la Loge et ils acceptaient même d'être pénalisés en cas d ' absence.
Heureusement, grâce au F.'.Charles Aubanel, directeur de la prison pénitencier (où il habite), qui réunit chez lui quelques frères fidèles, une flamme subsiste, ce qui permet de rouvrir les travaux en 1840 avec des FF.'.nouvellement initiés.




L'U.D.C. se réunit d'abord dans les locaux de La Prudence jusqu'au 13 juin 1850, date à laquelle un nouveau temple est inauguré rue des Belles-Filles (rue Etienne-Dumont actuelle). Une vie nouvelle et une ère de prospérité commencent.
Nous avons vu que la Grande Loge suisse Alpina avait été créée en 1844. L'U.D.C. désirant conserver son rituel et son droit de Loge chapitrale (aptitude à fonder d'autres loges) n'y adhère pas immédiatement. Elle avait peur aussi de perdre son particularisme. Ce qui ne l'empêcha pas d'avoir une vie intense lui permettant la création de plusieurs oeuvres de bienfaisance, comme on le verra plus loin.
Mais elle ne pouvait pas demeurer isolée plus longtemps, d'autant plus que la Grande Loge suisse Alpina avait renoncé à exiger un rituel unique pour toutes les loges (comme c'est le cas en Angleterre, par exemple).
L'U.D.C. pouvait, en conséquence, conserver son rituel rectifié. Elle demanda alors son entrée et fut agréée par la Grande Loge suisse Alpina en juillet 1851. Elle y fut affiliée et reçue très chaleureusement.
Dès lors, la vie de notre loge est liée à celle de l'Alpina et à celle de ses loges-soeurs de Genève. Il y eut bien quelques divergences de conception et les opinions politiques ne sont pas toujours restées à la porte de toutes les loges. Mais il s'est chaque fois trouvé de vrais maçons à l'esprit ouvert, tolérants et fraternels, pour arrondir les angles. La formation d'une Commission centrale, examinant les problèmes communs, a largement contribué à la formation de liens que l'initiative anti-maçonnique de 1933 et la nécessité d'une défense efficace ont définitivement resserrés.
En 1879, l'U.D.C. avait inauguré un nouveau temple à la Grand-Rue No II.
Le 4 novembre 1927, la Loge décida d 'acquérir un hôtel particulier à la rue Massot 3. Mais des discussions assez vives s'élevèrent, des membres rejetant l'audace d'un investissement de 120'000 francs, aménagements compris. C'était, leur semblait-il, un placement peu sûr. Les autres FF.'.désiraient vivement mettre la Loge dans ses murs et ses meubles, alors qu'elle avait jusqu'à ce moment un appartement à la Grand-Rue. Les derniers frères eurent gain de cause et l'avenir leur a donné raison. L'emplacement du temple au premier ou au second étage fut aussi un sujet de discussions.

 

Pour finir tout s'arrangea; le F.'. J. Mittey, professeur aux Beaux Arts, avait accepté de décorer le Temple que le Très Respectable Grand Maître de l'Alpina, le F.'. Brandenberg, inaugurait et consacrait le 14 octobre 1928, devant une nombreuse assemblée de frères dont beaucoup de visiteurs. Une cassette fut scellée dans le mur sud du Temple. Elle contient divers documents à l'attention de nos descendants. Ces nouveaux locaux, avec une salle d'agape agréable, nous ont donné l'immense joie de nous sentir chez nous. Et plus tard, lorsque les autres loges de Genève ont, à leur tour, édifié un nouveau temple, elles ont pu, dans l'intérim et à notre grande satisfaction, utiliser nos locaux et en apprécier l'intimité.
Durant les années 1925 à 1934, une campagne antimaçonnique fut menée à Genève.
L 'homme a toujours éprouvé une joie sadique à faire périr ou souffrir ses semblables. Il les a accusés, selon les époques, d'être des mages, des sorcières, des hérétiques, des jésuites ou des francs-maçons. Oswald Wirth a écrit: "Le dépit des profanes les porte toujours à mal interpréter ce qui se passe à l'abri de leur indiscrétion ". La F.M. est un sujet idéal. S'attaquer à elle, c' est passer pour courageux. Aussi, devant ces accusations, les F.M. conservent leur calme et leur sérénité, car ils savent par expérience que tout exposé sur leurs buts et coutumes sera vain et mal interprété par des gens dont les positions prises, irraisonnées mais obstinées, les préjugés infondés, les empêchent d'admettre la vérité.




Cette campagne antimaçonnique (qui n'était pas une nouveauté) fut finalement suivie, en 1934, du lancement d'une initiative populaire par un nommé Fonjallaz, ex-colonel. Il agissait au nom de groupes politiques et d'énergumènes, prenant leur inspiration chez les fascistes de Rome et chez les nazis allemands, et qui composaient le "Front National ".
Le texte de cette initiative limitait la liberté d'association prévue à l'article 56 de la Constitution fédérale auquel on proposait d'ajouter: cependant, les sociétés francs-maçonniques, les loges maçonniques et odd fellows, la Société philanthropique " Union" et les associations affiliées ou similaires, sont interdites en Suisse. Toute activité quelconque se rattachant directement ou indirectement à de semblables associations étrangères est également interdite sur le territoire suisse.
Beaucoup de nos concitoyens n'ont pas senti qui étaient les "frontistes", d'où venait leur inspiration. Des partis politiques conservant leurs vieux préjugés contre la F.M. n'ont pas hésité à sacrifier une des libertés spécifiquement suisse, tant il est vrai qu'il suffit qu'un imbécile malveillant ait dit une fois une sottise, pour qu'il soit cité comme source véridique par des centaines d'auteurs. Et cela est surtout vrai pour la F.M.
L'initiative avait été lancée dans des conditions suffisamment douteuses pour exiger un contrôle très strict des signatures: on avait parlé de malversation. Et l'on découvrit, en effet, un grand nombre de signatures non valables.
La Grande Loge suisse Alpina créa une centrale de renseignements avec des comités cantonaux qui s'employèrent à renseigner les électeurs, malgré les difficultés que présente une telle action en face de l'ignorance ou surtout de la mauvaise foi des adversaires. La votation populaire eut lieu le 28 novembre 1937. Le 66% des électeurs suisses participa au scrutin, qui recueillit 233'491 voix pour l'initiative (10'182 à Genève), 514'339 voix contre (14'761 à Genève). Seul le canton de Fribourg acceptait, 21 cantons refusaient. Dans les autres cantons, la population catholique qui, disait le Courrier de Genève, n'aime pas les lois d'exception, n'avait pas soutenu cette initiative.
Plusieurs journaux, de Genève et Lausanne en particulier, soulignaient que les initiateurs s'étaient couverts de ridicule et que " les mouvements d'extrême droite ne jouissaient nullement des sympathies populaires " et écrivaient en faveur du respect de la liberté d'autrui. Un journal d'un de nos grands partis politiques avait laissé la liberté de vote. Tout en reconnaissant qu'une liberté essentielle avait été mise en cause, il donnait quelques conseils à la F.M. suisse qui, pensait-il, " n'avait pas pris une position assez nette contre l'Internationale Maçonnique et n'avait pas assez désavoué la politique interventionniste et socialisante de la maçonnerie française." En d'autres termes, nous francs-maçons, tolérants par essence, aurions dû anathématiser des hommes qui ne pensaient pas comme nous! Soyons justes: trois ans plus tard le même journal reconnaissait que les protagonistes de cette initiative populaire avaient été mal venus d'accuser la F.M. de soumission à l'étranger, alors que le-dit Fonjallaz s'était mis aux gages d'une puissance étrangère belligérante: il venait d'être arrêté en janvier 1940 pour espionnage.
Et tous les autres chefs importants des partis qui avaient lancé l'initiative se trouvaient, en 1945, eux aussi incarcérés pour trahison: ils étaient à la dévotion des dictatures étrangères, prêts à sacrifier les libertés helvétiques à leurs ambitions politiques. Pendant ce temps, des FF.'. rendaient des services éminents à l'Etat-major de notre armée et à son chef. C'est la meilleure réponse que nous pouvions donner à nos adversaires.
Cette initiative, puis surtout la deuxième guerre mondiale de 1939, ont porté un coup assez grave à notre Ordre en Suisse et à notre Loge en particulier. Plusieurs frères prirent peur, peur d'une victoire d'Hitler, peur d'être entravés dans leurs relations d'affaires avec les pays voisins, peur des persécutions. Ils démissionnèrent. Cette épuration a libéré notre Loge des faibles qu'elle avait malheureusement parmi ses membres. Cela a sans doute permis de resserrer les liens entre les autres frères. Mais les démissions puis l'arrêt du recrutement (six admissions de 1938 à 1945), alors que plusieurs vieux frères décédaient, ont fait fondre l'effectif de la Loge à 46 membres. C'était tout de même moins grave que ce qui s'était passé un siècle plus tôt. Mais cela, c'est du passé et le noyau des frères fidèles eut vite fait de ramener le nombre des membres à un effectif normal.
De tout temps l'U.D.C. a eu une vocation internationale et elle a toujours accueilli des visiteurs étrangers, en particulier des FF.'.établis à Genève et travaillant dans des institutions internationales. En 1955, ces derniers ont exprimé le désir de se réunir en une loge suisse, membre de la Grande Loge suisse Alpina et travaillant en langue anglaise selon le rituel de la Grande Loge d'Angleterre. (Rappelons que l'Alpina accepte en son sein tous les rites réguliers.)
C'est ainsi que la loge Masonry Universal a été créée sous l'égide de l'U.D.C., dans les locaux de laquelle elle travaille régulièrement. De nombreux frères avant la double appartenance, resserrent les liens entre Frères genevois et maçons étrangers, qui se sentent tout à fait chez eux et sont devenus des membres loyaux de l'Alpina.
L'U.D.C. n'a pas connu d'autres événements importants à signaler. Durant cette fin de siècle, les tenues et conférences alternent chaque mercredi. De nouveaux frères ont été initiés. Les anciens s'en vont rejoindre l'Orient céleste, laissant le souvenir d'hommes aimables et fidèles à leurs amis, à leur loge et à l'Ordre. Hélas, ils sont trop nombreux pour les rappeler tous par leur nom. Les générations passent avec une rapidité effrayante.

ACTIVITE PHILOSOPHIQUE ET PHILANTHROPIQUE 

Cliquez pour agrandir l'imageDepuis son adhésion au Régime rectifié, l'U.D.C. qui, à cette époque, reconnaissait le dogme de la Trinité et la divinité du Christ, a eu, pendant plusieurs années, une vie intérieure intense. Un groupe de FF.'.éminents, dont plusieurs pasteurs, se trouve à la base du mouvement du Réveil, qui voulait ramener l'Eglise de Genève à une orthodoxie que les années de révolution avaient fait perdre. Les FF.'. se stimulaient mutuellement dans la voie du Seigneur et accentuèrent un esprit religieux très vivant qui donna alors à la Loge une physionomie très particulière .
Il est vrai que quelques autres FF.'., tels que le pasteur J. J. C. Chenevière, s'élevaient contre les systèmes d'autorité et les confessions de foi, combattant le dogmatisme religieux austère: c'étaient des précurseurs du libéralisme, simplifiant sans l'ébranler, l'autorité de la Bible.
En plus du mouvement du Réveil, les membres de la Loge prirent une part active à la fondation de la Société biblique et de l'Eglise libre.
A cette époque, l'U.D.C. devint en même temps l'atelier où les étrangers de marque se rencontraient et dont plusieurs devinrent membres effectifs; nobles anglais, allemands, italiens, officiers de passage, grecs que les malheurs de leur patrie avaient exilés.
Le zèle humanitaire des membres de la Loge a toujours été grand. En 1790 déjà, ils créaient, de leurs seules ressources, un petit établissement au profit des enfants abandonnés.
En 1845, l'U.D.C. crée la Société de patronage en faveur des pauvres, des vieillards isolés et infirmes, des orphelins et des filles-mères. Elle avait auparavant mené une campagne contre les entraves mises aux mariages mixtes.
En 1846, elle lance dans le public l'idée de la création de La Garance, institution pour les enfants difficiles, et qui deviendra l'Institut de Serix. Enfin elle crée un bureau de mendicité qui sera supprimé faute de locaux suffisants, mais qui aboutira au Bureau central cantonal de bienfaisance.
En 1882, elle soutient l'action entreprise par les autres loges genevoises pour la fondation des cuisines scolaires.
En 1883, c'est au sein de la loge que les frères magistrats, nombreux à cette époque, discutent de la réforme de l'enseignement primaire, ainsi que de la création, en 1895, d'une Ecole des arts et métiers.
L'U.D.C. fonde, en 1882, sa première oeuvre de Noël qui, aujourd'hui encore est l'objet de sa constante sollicitude. La Loge tient beaucoup à cette action en faveur des familles déshéritées, spécialement des enfants et des vieillards.
Enfin l'U.D.C. a pris l'initiative de l'œuvre de l'Enfance abandonnée qui a passé aux mains de l'Etat sous le nom de Protection des mineurs.
Dans bien des cas, ces entreprises philanthropiques ont été créées en collaboration avec les autres loges de Genève.
En 1915, des FF.'.dévoués de l'U.D.C. organisèrent, dans les locaux de la Loge, un bureau pour le rapatriement des civils victimes de la guerre mondiale. Cette action devenant trop importante pour quelques hommes seulement fut reprise, sur une plus grande échelle, par la Croix- Rouge internationale qui s'était occupée dès le début, des prisonniers militaires.
Toutes ces oeuvres montrent bien comment nos frères ont mis en oeuvre l'un des principes de base du Régime rectifié: pratiquer constamment une bienfaisance active et éclairée envers tous les hommes.

CONCLUSION 

Au moment où nous terminons cette notice, est-il nécessaire d ' établir le bilan de l'activité de l'Union des Coeurs?
Nous ne pouvons que rappeler les paroles de notre F.'.Ernest Rochat qui disait: "La Maçonnerie veut faire vivre la société humaine de l'idéal de Justice et de Fraternité dont elle se nourrit et dont elle vit elle-même ".
Les frères qui forment aujourd'hui notre Atelier y ont-ils trouvé les satisfactions que leur cœur et leur esprit recherchaient? Oui, nous pensons qu'ils ont trouvé ce foyer de vie sans lequel une Loge ne serait qu'une Société profane, à l'instar de milliers d'autres. Et si l'Union des Cœurs n'avait pas toujours eu le même esprit, elle n'aurait pas atteint son âge vénérable, mais elle aurait disparu depuis longtemps, comme ont disparu tant de groupements humains qui n'avaient pour but que la satisfaction de besoins matériels.
Notre Loge offre à ses membres un idéal qui veut les rendre meilleurs, plus soucieux de leurs devoirs familiaux et sociaux, pour en faire des ouvriers forts, utiles et bons dans l'humanité et pour l'humanité.
A l'instar de nos Anciens, nous confions l'avenir de l'Union des Cœurs aux futures générations de Frères qui sauront maintenir la tradition en conservant l'esprit merveilleusement fraternel dont ils seront les gardiens fidèles. Puissent-ils poursuivre leur perfectionnement, dans la recherche du secret, en rendant grâce au Grand Architecte de l'Univers pour ses bienfaits paternels.

Journée commémorative des 75 ans à la rue Massot


Cliquez sur le bouton pour télécharger la plaquette